Beaux Arts

ON ACHÈVE BIEN LES
MUSÉES 

Du Koweït au Soudan, en
passant par le Kurdistan
irakien, une frénésie muséale
s’est emparé du monde au
XXIe siècle. À Paris et à
Genève, deux expositions
interrogent cette course aux
projet architecturaux, dont
certains n’ont jamais
vu le jour.    

Par Philippe Trétiack
Photographie par Aziz Mutawa

Août 2017 – Numéro Spécial Été



Le musée d’Art et d’Histoire de Genève expose une sélection remarquable de 16 musées de XXIe siècle. En cours de réalisation dans certaines  parties du monde hier encore extérieures à la scène artistique, tels que le Soudan, le Kurdistan irakien ou la Tasmanie, ils permettent de mesurer l’étendue de la palette formelle dont usent aujourd’hui les concepteurs. Dans le même temp, à Paris cette fois, la plasticienne Alia Farid se penche sur le museé national du Koweït, qui fut construit par le Français Michel Écochard au début des années 1960 dans la capitale de l’État pétrolier. Institution à l’ambition contrariée, il demeura clos. La première guerre du Golfe, en 1991, les bombardements, les pillages eurent raison de ses collections et d’une partie de ses murs. Des travaux de restauration achevèrent d’en dénaturer le style.

Alia Farid, née d’un père koweïtien et d’une mère portoricaine, et familière à ce titre de va-et-vient entre le désert et les îles, expose aujourd’hui les éléments que ce musée aurait pu exhibir si l’histoire n’en avait décidé autrement. En questionnant ainsi ce qui ne fut jamais, elle met en lumière l’un des ressorts fondamentaux de l’architecture: l’imaginaire qui accompagne tout projet, fût-il ou non concrétisé.   


CE QUI CACHE ET CE QUI DOIT ÊTRE MONTRÉ 


L’architecte Antoine Grumbach a résumé cela en un belle formule: ≪Entre la somme des espoirs placés par un concepteur dans un dessin et sa réalisation, la perte de sens est immense, mais que le bâtiment redevienne ruines et toutes les espérances premières reprendront vie.≫ Alia Farid le prouve. Elle va plus loin, puisqu'elle interroge aussi le rôle politique de l’architecture. ≪En osant édifier un musée d’art moderne, dit elle, sans doute le Koweït avait-il anticipé une hypothétique démocratisation que l’évolution régionale ne pouvait accepter.≫ Restent alors les cartons enfouis dans les caves de ce musée  avorté, les pièces accumulées par les archéologues, débris et chefs-d’œuvre qu’Alia Farid fait renaître sous forme d’artefacts: faux jerricans servant à transporter autant du pétrole que de l’eau bénite de La Mecque, voile féminin placé sous verre comme dans une mise en abyme de ce qui cache et doit être montré, photographies constructivistes de bâtiments érigés à Koweït City par le Français Georges Candilis, où l’artiste résida enfant... Aux cimaises de la galerie, l’architecture apparaît comme symptôme et stigmate de la société qui la produit. Elle résiste et accuse. Des musées exposés à Genève, combien connaîtront un sort identique?        


A la galerie Imane Farès, Alia Farid [en haut] ressuscite à sa façon les fantômes du musée national du Koweït, dont on voit ici l’atrium. Il fut construit par le Français Michel Écochard au début des années 1960.